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    Unreconciled

    Page 8
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      Il ne supportait pas qu’un jour je le dépasse

      Juste en restant vivant alors qu’il crèverait.

      Il mourut en avril, gémissant et perplexe;

      Son regard trahissait une infinie colère;

      Toutes les trois minutes il insultait ma mère,

      Critiquait le printemps, ricanait sur le sexe.

      À la fin, juste avant l’agonie terminale,

      Un bref apaisement parcourut sa poitrine;

      Il sourit en disant: ‘Je baigne dans mon urine’,

      Et puis il s’éteignit avec un léger râle.

      FIN DE PARCOURS POSSIBLE

      À quoi bon s’agiter? J’aurai vécu quand même,

      Et j’aurai observé les nuages et les gens

      J’ai peu participé, j’ai tout connu quand même

      Surtout l’après-midi, il y a eu des moments.

      La configuration des meubles de jardin

      Je l’ai très bien connue, à défaut d’innocence;

      La grande distribution et les parcours urbains,

      Et l’immobile ennui des séjours de vacances.

      J’aurai vécu ici, en cette fin de siècle,

      Et mon parcours n’a pas toujours été pénible

      (Le soleil sur la peau et les brûlures de l’être);

      Je veux me reposer dans les herbes impassibles.

      Comme elles je suis vieux et très contemporain,

      Le printemps me remplit d’insectes et d’illusions

      J’aurai vécu comme elles, torturé et serein,

      Les dernières années d’une civilisation.

      FIN DE SOIRÉE

      En fin de soirée, la montée de l’écœurement est un phénomène inévitable. Il y a une espèce de planning de l’horreur. Enfin, je ne sais pas; je pense.

      L’expansion du vide intérieur. C’est cela. Un décollage de tout événement possible. Comme si vous étiez suspendu dans le vide, à équidistance de toute action réelle, par des forces magnétiques d’une puissance monstrueuse.

      Ainsi suspendu, dans l’incapacité de toute prise concrète sur le monde, la nuit pourra vous sembler longue. Elle le sera, en effet.

      Ce sera, pourtant, une nuit protégée; mais vous n’apprécierez pas cette protection. Vous ne l’apprécierez que plus tard, une fois revenu dans la ville, une fois revenu dans le jour, une fois revenu dans le monde.

      Vers neuf heures, le monde aura déjà atteint son plein niveau d’activité. Il tournera souplement, avec un ronflement léger. Il vous faudra y prendre part, vous lancer – un peu comme on saute sur le marchepied d’un train qui s’ébranle pour quitter la gare.

      Vous n’y parviendrez pas. Une fois de plus, vous attendrez la nuit – qui pourtant, une fois de plus, vous apportera l’épuisement, l’incertitude et l’horreur. Et cela recommencera ainsi, tous les jours, jusqu’à la fin du monde.

      Le lobe de mon oreille droite est gonflé de pus et de sang. Assis devant un écureuil de plastique rouge symbolisant l’action humanitaire en faveur des aveugles, je pense au pourrissement prochain de mon corps. Encore une souffrance que je connais mal et qui me reste à découvrir, pratiquement dans son intégralité. Je pense également et symétriquement, quoique de manière plus imprécise, au pourrissement et au déclin de l’Europe.

      Attaqué par la maladie, le corps ne croit plus à aucune possibilité d’apaisement. Mains féminines, devenues inutiles. Toujours désirées, cependant.

      À l’angle de la FNAC bouillonnait une foule

      Très dense et très cruelle,

      Un gros chien mastiquait le corps d’un pigeon blanc.

      Plus loin, dans la ruelle,

      Une vieille clocharde toute ramassée en boule

      Recevait sans mot dire le crachat des enfants.

      J’étais seul rue de Rennes. Les enseignes électriques

      M’orientaient dans des voies vaguement érotiques:

      Bonjour c’est Amandine.

      Je ne ressentais rien au niveau de la pine.

      Quelques loubards glissaient un regard de menace

      Sur les nanas friquées et les revues salaces;

      Des cadres consommaient; c’est leur fonction unique.

      Et tu n’étais pas là. Je t’aime, Véronique.

      Il faudrait traverser un univers lyrique

      Comme on traverse un corps qu’on a beaucoup aimé

      Il faudrait réveiller les puissances opprimées

      La soif d’éternité, douteuse et pathétique.

      Après-midi de fausse joie,

      Et les corps qui se désunissent

      Tu n’as plus très envie de moi,

      Nos regards ne sont plus complices.

      Oh! la séparation, la mort

      Dans nos regards entrecroisés

      La lente désunion des corps

      Ce bel après-midi d’été.

      Les petits objets nettoyés

      Traduisent un état de non-être.

      Dans la cuisine, le cœur broyé,

      J’attends que tu veuilles reparaître.

      Compagne accroupie dans le lit,

      Plus mauvaise part de moi-même,

      Nous passons de mauvaises nuits;

      Tu me fais peur. Pourtant, je t’aime.

      Un samedi après-midi,

      Seul dans le bruit du boulevard.

      Je parle seul. Qu’est-ce que je dis?

      La vie est rare, la vie est rare.

      Ce soir, en marchant dans Venise,

      J’ai repensé à toi, ma Lise;

      J’aurais bien aimé t’épouser

      Dans la basilique dorée.

      Les gens s’en vont, les gens se quittent

      Ils veulent vivre un peu trop vite

      Je me sens vieux, mon corps est lourd

      Il n’y a rien d’autre que l’amour.

      Tres Calle de Sant’Engracia,

      Retour dans les parages du vide

      Je donnerai mon corps avide

      À celle que l’amour gracia.

      Au temps des premiers acacias

      Un soleil froid, presque livide,

      Éclairait faiblement Madrid

      Lorsque ma vie se dissocia.

      UNE SENSATION DE FROID

      Le matin était clair et absolument beau;

      Tu voulais préserver ton indépendance.

      Je t’attendais en regardant les oiseaux:

      Quoi que je fasse, il y aurait la souffrance.

      Pourquoi ne pouvons-nous jamais

      Jamais

      Être aimés?

      DIFFÉRENCIATION RUE D’AVRON

      Les débris de ta vie s’étalent sur la table:

      Un paquet de mouchoirs à demi entamé,

      Un peu de désespoir et le double des clés;

      Je me souviens que tu étais très désirable.

      Le dimanche étendait son voile un peu gluant

      Sur les boutiques à frites et les bistrots à nègres;

      Pendant quelques minutes nous marchions, presque allègres,

      Et puis nous rentrions pour ne plus voir les gens

      Et pour nous regarder pendant des heures entières;

      Tu dénudais ton corps devant le lavabo,

      Ton visage se ridait mais ton corps restait beau,

      Tu me disais: ‘Regarde-moi. Je suis entière,

      Mes bras sont attachés à mon torse, et la mort

      Ne prendra pas mes yeux comme ceux de mon frère,

      Tu m’as fait découvrir le sens de la prière,

      Regarde-moi. Regarde. Mets tes yeux sur mon corps.’

      Vivre sans point d’appui, entouré par le vide

      Vivre sans point d’appui, entouré par le vide,

      Comme un oiseau de proie sur une mesa blanche;

      Mais l’oiseau a ses ailes, sa proie et sa revanche;

      Je n’ai rien de tout ça. L’horizon reste fluide.

      J’ai connu de ces nuits qui me rendaient au monde,

      Où je me réveillais plein d’une vie nouvelle;

      Mes artères battaient, je sentais les secondes

      S’
    égrener puissamment, si douces et si réelles;

      C’est fini. Maintenant, je préfère le soir,

      Je sens chaque matin monter la lassitude,

      J’entre dans la région des grandes solitudes,

      Je ne désire plus qu’une paix sans victoire.

      Vivre sans point d’appui, entouré par le vide,

      La nuit descend sur moi comme une couverture

      Mon désir se dissout dans ce contact obscur;

      Je traverse la nuit, attentif et lucide.

      La lumière a lui sur les eaux

      Comme aux tout premiers jours du monde,

      Notre existence est un fardeau:

      Quand je pense que la Terre est ronde!

      Sur la plage il y avait une famille entière,

      Autour d’un barbecue ils parlaient de leur viande,

      Riaient modérément et ouvraient quelques bières;

      Pour atteindre la plage, j’avais longé la lande.

      Le soir descend sur les varechs,

      La mer bruit comme un animal;

      Notre cœur est beaucoup trop sec,

      Nous n’avons plus de goût au mal.

      J’ai vraiment l’impression que ces gens se connaissent,

      Car des sons modulés s’échappent de leur groupe.

      J’aimerais me sentir membre de leur espèce;

      Brouillage accentué, puis le contact se coupe.

      Chevauchement mou des collines;

      Au loin, le ronron d’un tracteur.

      On a fait du feu dans les ruines;

      La vie est peut-être une erreur.

      Je survis de plus en plus mal

      Au milieu de ces organismes

      Qui rient et portent des sandales,

      Ce sont de petits mécanismes.

      Que la vie est organisée

      Dans ces familles de province!

      Une existence amenuisée,

      Des joies racornies et très minces,

      Une cuisine bien lavée;

      Ah! Cette obsession des cuisines!

      Un discours creux et laminé;

      Les opinions de la voisine.

      Dans le train direct pour Dourdan

      Une jeune fille fait des mots fléchés

      Je ne peux pas l’en empêcher,

      C’est une occupation du temps.

      Comme des blocs en plein espace

      Les salariés bougent rapidement

      Comme des blocs indépendants,

      Ils trouent l’air sans laisser de trace

      Puis le train glisse entre les rails,

      Dépassant les premières banlieues

      Il n’y a plus de temps ni de lieu;

      Les salariés quittent leur travail.

      Dans le métro à peu près vide

      Rempli de gens semi-gazeux

      Je m’amuse à des jeux stupides,

      Mais potentiellement dangereux.

      Frappé par l’intuition soudaine

      D’une liberté sans conséquence

      Je traverse les stations sereines

      Sans songer aux correspondances.

      Je me réveille à Montparnasse

      Tout près d’un sauna naturiste,

      Le monde entier reprend sa place;

      Je me sens bizarrement triste.

      La respiration des rondelles

      Et les papillons carnassiers

      Dans la nuit un léger bruit d’ailes,

      La pièce est couverte d’acier.

      Je n’oublie pas les gestes secs

      De ce double mou et furtif

      Qui glissait d’échec en échec

      En dépliant son corps craintif.

      La respiration des termites

      S’accomplit sans aucun effort

      Une tension vient de la bite,

      S’affaiblit en gagnant le corps.

      Quand la présence digestive

      Emplit le champ de la conscience

      S’installe une autre vie, passive,

      Dans la douceur et la décence.

      L’appartenance de mon corps

      À un matelas de deux mètres

      Et je ris de plus en plus fort;

      Il y a différents paramètres.

      La joie, un moment, a eu lieu,

      Il y a eu un moment de trêve

      Où j’étais dans le corps de Dieu;

      Mais, depuis, les années sont brèves.

      La lampe explose au ralenti

      Dans le crépuscule des corps,

      Je vois son filament noirci:

      Où est la vie? Où est la mort?

      Les antennes de télévision

      Comme des insectes réceptifs

      S’accrochent à la peau des captifs;

      Les captifs rentrent à la maison.

      Si j’avais envie d’être heureux

      J’apprendrais les danses de salon

      Ou j’achèterais un ballon,

      Comme ces autistes merveilleux

      Qui survivent jusqu’à soixante ans

      Entourés de jouets en plastique

      Ils éprouvent des joies authentiques,

      Ils ne sentent plus passer le temps.

      Romantisme de télévision,

      Sexe charité et vie sociale

      Effet de réel intégral

      Et triomphe de la confusion.

      L’exercice de la réflexion,

      L’habitude de la compassion

      La saveur rancie de la haine

      Et les infusions de verveine.

      Dans la résidence Arcadie,

      Les chaises inutiles et la vie

      Qui se brise entre les piliers

      Comme une rivière à noyés.

      La chair des morts est tuméfiée,

      Livide sous le ciel vitrifié

      La rivière traverse la ville

      Regards éteints, regards hostiles.

      La brume entourait la montagne

      Et j’étais près du radiateur,

      La pluie tombait dans la douceur

      (Je sens que la nausée me gagne).

      L’orage éclairait, invisible,

      Un décor de monde extérieur

      Où régnaient la faim et la peur,

      J’aurais aimé être impassible.

      Des mendiants glissaient sur la route

      Comme des insectes affamés

      Aux mandibules mal refermées,

      Des mendiants recouvraient la route.

      Le jour lentement décroissait

      Dans un gris bleu de mauvais rêve;

      Il n’y aurait plus jamais de trêve;

      Lentement, le jour s’en allait.

      Je flottais au-dessus du fleuve

      Près des carnivores italiens

      Dans le matin l’herbe était neuve,

      Je me dirigeais vers le bien.

      Le sang des petits mammifères

      Est nécessaire à l’équilibre,

      Leurs ossements et leurs viscères

      Sont la condition d’une vie libre.

      On les retrouve sous les herbes,

      Il suffit de gratter la peau

      La végétation est superbe,

      Elle a la puissance du tombeau.

      Je flottais parmi les nuages,

      Absolument désespéré

      Entre le ciel et le carnage,

      Entre l’abject et l’éthéré.

      Un moment de pure innocence,

      L’absurdité des kangourous

      Ce soir je n’ai pas eu de chance,

      Je suis cerné par les gourous.

      Ils voudraient me vendre leur mort

      Comme un sédatif dépassé

      Ils ont une vision du corps,

      Leur corps est souvent ramassé.

      Le végétal est déprimant

      À proliférer sans arrêt

      Dans la prairie, le ver luisant

      Brille une nuit, puis disparaît.

      Les multiples sens de la vie

      Qu’on imagine pour se calmer

      S’agitent un peu, puis c’est fini;

      Le canard a des pieds palmés.

      Les corps empilé
    s sur le sable,

      Sous la lumière inexorable,

      Peu à peu se changent en matière;

      Le soleil fissure les pierres.

      Les vagues lentement palpitent

      Sous le soleil inévitable

      Et quelques cormorans habitent

      Le ciel de leur cri lamentable.

      Les jours de la vie sont pareils

      À des limonades éventées

      Jours de la vie sous le soleil,

      Jours de la vie en plein été.

      La peau est un objet limite,

      Ce n’est presque pas un objet

      Dans la nuit les cadavres habitent,

      Dans le corps habite un regret.

      Le cœur diffuse un battement

      Jusqu’à l’intérieur du visage

      Sous nos ongles il y a du sang,

      Dans nos corps un mouvement s’engage;

      Le sang surchargé de toxines

      Circule dans les capillaires

      Il transporte la substance divine,

      Le sang s’arrête et tout s’éclaire.

      Un moment d’absolue conscience

      Traverse le corps douloureux.

      Moment de joie, de pure présence:

      Le monde apparaît à nos yeux.

      Il est temps de faire une pause

      Avant de recouvrir la lampe.

      Dans le jardin, l’agonie rampe;

      La mort est bleue dans la nuit rose.

      Le programme était défini

      Pour les trois semaines à venir;

      D’abord mon corps devait pourrir,

      Puis s’écraser sur l’infini.

      L’infini est à l’intérieur,

      J’imagine les molécules

      Et leurs mouvements ridicules

      Dans le cadavre appréciateur.

      LISEZ LA PRESSE BELGE!

      Les morts sont habillés en bleu

      Et les Bleus habillés en morts

      Toujours un endroit où il pleut,

      Pas de vie au-delà des corps.

      Tuer des êtres humains par jeu?

      Retrouver le sens du remords?

     


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